Elie Wajeman

À PROPOS DE SON FILM LES ANARCHISTES (2015, 95’ – 24 mai production)

J’ai découvert la mise en scène en suivant une option théâtre au lycée. Le cours était dirigé par Emmanuel Demarcy-Motta, qui dirige maintenant le Théâtre de la Ville à Paris et c’était une grande chance que d’avoir un metteur en scène aussi talentueux comme professeur. Je me suis ensuite inscrit en fac d’histoire et j’ai tenté le concours de l’INSAS à Bruxelles, en mise en scène de théâtre, mais je l’ai raté. Je me suis inscrit alors en études théâtrales à Paris III et j’ai fait parallèlement mon premier court métrage, Jacques a dit, qui a été une très belle expérience. Je me suis inscrit également en fac de cinéma et j’ai fait une double licence puis j’ai tenté la Fémis une première fois, sans succès. J’avais vingt-quatre ans et j’ai tenté à nouveau l’INSAS, cette fois-ci en département cinéma, mais je l’ai raté à nouveau, et le concours de la Fémis au département Scénario, que j’ai finalement réussi. J’avais fait entre temps un deuxième court métrage, Echo, en m’inspirant des Métamorphoses d’Ovide, avec la classe de l’option théâtre de mon ancien lycée.

Durant mes quatre années d’études à la Fémis, j’ai écrit entre quatre et cinq scénarios de longs métrages, en me confrontant aux critiques des intervenant·es mais aussi des élèves producteur·rices qui étaient nos premier·es lecteur·rices, ce qui est bien sûr très formateur. Mes deux premiers courts métrages étaient très inspirés par le théâtre et j’ai fait ensuite des films beaucoup plus réalistes, notamment Los Angeles, qui fut mon premier court produit.

Durant mes études à la Fémis, j’ai fait aussi plusieurs films, dont un film de théâtre avec Mia Hansen-Love, adapté d’une mise en scène de Platonov de Tchékhov, puis j’ai signé mon premier projet de long métrage, Alyah, avec la productrice Lola Gans, qui intervenait à la Fémis, dont elle était une ancienne élève. Depuis, nous travaillons ensemble. Elle a produit en 2007 mon court métrage Los Angeles et nous avons repris le scénario du long, que nous avons présenté à Emergence, une structure qui aide de jeunes auteur·rices-réalisateur·rices à développer leur premier long métrage en tournant durant quelques semaines quelques séquences avec les acteur·rices. Cette expérience s’est très bien déroulée et m’a beaucoup encouragé.

L’écriture, la réécriture et la recherche de financements pour Alyah ont pris beaucoup de temps et c’est pendant ce temps de développement qu’est née l’idée des Anarchistes. J’avais vu un film de Martin Ritt datant de 1970, intitulé The Molly Maguires, l’histoire d’un détective qui s’infiltre dans une société secrète en lutte contre l’exploitation des mineurs en Pennsylvanie au XIXe siècle. Le film m’avait beaucoup plu et j’ai lu de nombreux textes du courant anarchiste. C’est alors que j’ai commencé à écrire ce nouveau projet, que j’ai développé dans le cadre d’un atelier franco-britannique réunissant sur une année des élèves de la Fémis et de l’école de cinéma de Londres. J’ai ensuite tourné Alyah, qui est sorti en 2011, puis j’ai signé, toujours avec Lola Gans, pour le projet Les Anarchistes.

Les Anarchistes raconte, comme The Molly Maguires, l’histoire d’un flic infiltré. Le pitch augurait de l’action et de la tension mais il y avait aussi une grande histoire d’amour. C’était un projet très romanesque et un film d’époque, comme on dit. J’ai vu plus tard Donnie Brasco, qui raconte aussi une histoire d’infiltration et qui m’a inspiré, mais aussi des films très différents mais dont l’esthétique m’a beaucoup marquée, tels que Edvard Munch, la danse de la vie de Peter Watkins, dont j’ai repris la dominante bleutée ou Esther Kahn d’Arnaud Desplechin, qui est tourné en décors naturels.

J’ai écrit le film avec ma scénariste, Gaelle Macé, avec qui j’avais déjà écrit Alyah. Elle m’a beaucoup aidé à avancer sur la structure mais aussi sur l’intimité des personnages. L’écriture du scénario a duré deux ans et demi ou trois ans, c’est un peu moins que Alyah, qui avait pris quatre ans et j’espère que mon prochain scénario sera écrit en un an et demi.

Nous avons eu l’Avance sur recettes du CNC au deuxième passage, après un travail de réécriture et une meilleure préparation à l’oral, car il y a depuis quelques années un oral à l’Avance sur recettes, devant un jury de cinéastes, de producteur·rices, de scénaristes, de compositeur·rices et d’acteur·rices, qui est assez impressionnant, d’autant que la concurrence est rude. J’étais avec la productrice et j’avais un quart d’heure pour convaincre. Nous avons également décroché une aide de la Région Ile-de-France. Un miracle.

J’ai rencontré Tahar Rahim pendant la réécriture du projet. Il avait travaillé sur le film d’une amie et je l’avais un peu croisé. Adèle Exarchopoulos est arrivée quelques mois avant le tournage, par la directrice de casting qui l’avait fait connaître à Kechiche pour La Vie d’Adèle. Swann Arlaud est venu assez tôt, après avoir passé de très bons essais. J’avais déjà travaillé sur Alyah avec les autres acteur·rices : Guillaume Gouix, Cédric Kahn et Sarah Le Picard.

Le tournage a duré sept semaines et demi. Nous tournions à Paris et en région parisienne, en décors naturels, dans de vrais cafés 1900 et dans les rues, ce qui posait pas mal de problèmes (les scooters étaient rares à l’époque !), mais me permettait aussi d’utiliser les vraies rues, les entrées d’immeubles, les escaliers, dans un style de tournage très contemporain, d’une grande liberté. Je cherchais la justesse des sentiments et du jeu des personnages en utilisant les contraintes du réel, avec la caméra souvent à l’épaule, des zooms, un filmage au plus près des visages. J’étais très inquiet avant le tournage à l’idée qu’on allait peut-être avoir du mal à entrer d’emblée dans l’époque du film mais je savais que le parti-pris de filmage, le choix des décors naturels et celui de confier les rôles à des acteur·rices contemporain·es m’aideraient à approcher de la vérité du récit. J’ai eu aussi la chance de travailler avec une grande costumière, Anaïs Romand, qui avait déjà fait les costumes de L’Apollonide et du Saint Laurent de Bertrand Bonello.

Le tournage s’est achevé en février 2015. Lorsque nous l’avons proposé à la Semaine de la critique, seule la moitié du mixage était prête, mais Charles Tesson, le responsable de la sélection, l’a vu et à aussitôt décidé de le prendre en ouverture. Nous avions déjà un distributeur, Mars, qui avait été convaincu par le scénario, deux ou trois mois avant le tournage.

Je ne sais pas encore quel sera mon prochain film mais j’ai déjà trois idées : une adaptation contemporaine de Platonov justement, et deux idées de films d’époque, l’un raconterait l’histoire d’une jeune femme qui s’engage à sa façon dans la guerre d’Algérie et l’autre serait une adaptation d’un livre de l’écrivain Isaac Bashevits Singer, qui évoque les amours désenchantés de rescapés de la Shoah.


Témoignage publié dans le Guide des Aides 2015.