Mia Ma, réalisatrice

à propos de l’aide au Parcours d’auteur du CNC

Photo de Mia Ma

Le Parcours d’auteur du CNC apporte une aide de 20 000 euros à un·e auteur·ice s’estimant  à un moment charnière de sa carrière sur le plan artistique (souvent intrinsèquement lié au plan personnel). Ce moment peut prendre différentes formes, comme par exemple : un passage du documentaire à la fiction (ou l’inverse), du court au long (ou l’inverse), un passage à l’animation, à l’expérimental, un changement de méthode ou de terrain (thématique ou géographique), etc. Il faut à la fois raconter son parcours et présenter un ou plusieurs projets. On peut en bénéficier une fois dans sa vie, et postuler autant de fois qu’on veut, à raison d’une fois par année civile.

Quand j’ai découvert l’existence de cette aide, au hasard d’un échange avec un ami cinéaste, j’ai d’abord pensé que ça n’était pas pour moi, mais pour des auteur·ices qui avaient réalisé plus de films, et qui donc auraient plus de légitimité que moi à parler d’un tournant advenant dans leur carrière d’auteur·ice . Pourtant, je sentais que j’étais bel et bien, moi aussi, à une étape décisive de ma vie de réalisatrice. Une vie de réalisatrice tantôt enrichie, tantôt empêchée, à la fois par d’autres activités professionnelles chronophages et par ma vie de mère. Traversant une période de frustration par rapport au manque de temps que je souhaitais consacrer au cinéma, de découragement face au ratio temps de travail investi dans un film et argent gagné, j’arrivais à un point de rupture. Paradoxalement, j’étais travaillée par un fort désir de film qui m’empêchait de renoncer radicalement. Le projet de film en question s’annonçait plus complexe à mettre en oeuvre que ceux que j’avais réalisés jusqu’alors, en raison de son emplacement géographique, à 10 000 km de chez moi.

C’est dans cette tension (entre la tentation du renoncement et l’évidence du désir) que j’ai envisagé de postuler à cette aide.  Pour moi, écrire les quelques pages demandées ont été l’occasion, pour la première fois, de prendre de la distance sur mon travail, d’y mettre des mots, de me rassembler et de me projeter en tant que réalisatrice, de faire le point sur mes convictions quant à la pratique documentaire, malgré les doutes traversés.

Mon moment charnière se situait en partie là : envisager de partir loin de chez moi pour faire un film, c’était une manière d’agrandir ma chambre de réalisatrice, de m’autoriser à m’y déployer sans être interrompue, en mettant, pendant un temps, la pratique cinématographique au centre de ma vie et non à sa périphérie. C’était donc aussi être amenée à penser la fabrication du film autrement que pour mes précédents, car je ne pourrais aller sur mon lieu de tournage tous les quatre matins. C’était aussi m’éloigner d’un cinéma de l’intime. Enfin, c’était tenter de penser plusieurs projets en même temps, et pas l’un après l’autre.  

Les 20 000 euros obtenus m’ont offert cette tentative, et ainsi de poursuivre, autant que faire se peut, le cinéma documentaire. J’ai ainsi pu partir deux fois pour des repérages filmés, nécessaires pour nourrir un dossier dès l’étape de l’aide à l’écriture, et me consacrer pleinement à l’écriture du projet.

Le mot carrière peut résonner étrangement quand le cinéma n’est pas notre seule source de revenus, loin de là, ce qui est le cas de nombreux réalisateur·ices, au vu de la précarité grandissante du secteur. Pourtant nos projets de films, qu’ils soient embryonnaires ou avancés, occupent tout-notre-esprit-tout-le-temps. Ils prennent des années à se faire, durant lesquelles nos désirs sont malmenés et notre ténacité mise à l’épreuve. Ils exigent de nous une entière implication. Trois ans, cinq ans, dix ans parfois pour mener un film à son terme, c’est déjà une carrière.

Je dirais que pour candidater au Parcours d’auteur, il ne faut pas seulement avoir un/des projets, ou passer du documentaire à la fiction. Il faut sentir que fabriquer ces projets nous déplacera dans notre pratique artistique et en quoi 20 000 euros seront infiniment précieux à cette transition.

Mia Ma est réalisatrice et présidente de Vidéadoc depuis décembre 2025