L'apprentissage en situation, qui donnait aux futurs monteurs les repères d'une culture de métier, est en train de disparaître.

Anita Perez, chef monteuse


Après des études de Lettres modernes et de chinois, j’ai appris le montage en me formant sur « le tas », selon le processus classique de l’apprentissage, en travaillant auprès de différentes chefs monteuses et chefs monteurs, sur des fictions et des documentaires, d’abord comme stagiaire puis comme assistante. En étant présente sur toute la durée du montage, j’ai pu observer le travail d’écriture et de réécriture que constitue cette dernière étape de fabrication d’un film. A l’occasion de ces expériences, j’ai été confrontée à différents regards et à différents films et c’est ainsi que j’ai commencé à comprendre en quoi consiste le montage au-delà des opérations techniques. Aujourd’hui je monte essentiellement des documentaires, même si j’aime toujours monter de la fiction qui fait appel à d’autres ressorts narratifs.

C’est un métier qui me passionne mais qui est difficile. Le montage, c’est véritablement accompagner et participer à la création du film, lors de cette dernière phase de travail où le film émerge. Le monteur travaille à partir de la matière filmée, des images et des sons que constituent les rushes. Et à partir du scénario ou du projet écrit par le réalisateur. Il est donc le premier spectateur des rushes. Cette étape de dévoilement des rushes est un moment de fragilité pour le réalisateur qui a longtemps porté, rêvé son film avant la mise à l’épreuve du tournage. Le monteur regarde les rushes sans a priori en se laissant guider par les émotions et les impressions. Cette phase de découverte intime et intense est le moment où les fondations du film se dessinent. Le monteur entre dans le désir de film du réalisateur avec sa propre subjectivité, mais aussi son regard critique. Il s’approprie le matériel, le façonne, coupe pour construire, organise les éléments en fonction de la narration qui s’élabore. Le montage est finalement une négociation entre le film rêvé par le réalisateur et le film en train de se faire. Ce travail se déroule dans un huis-clos, basé sur une relation triangulaire : le réalisateur, le monteur et le film en devenir. Le monteur est le passeur entre le réalisateur et son film. Il est témoin et artisan de toutes les phases où le film se construit et se déconstruit. C’est un parcours fait de détours et de remises en questions. Le monteur doit savoir être humble tout en étant proche du réalisateur.

Notre métier nécessite bien évidemment des connaissances techniques, mais il demande avant tout un savoir-faire en matière d’écriture, de mise en place d’un récit et d’une histoire. Cela est d’autant plus vrai pour le documentaire que celui-ci, bien souvent sans scénario préétabli, s’écrit lors de l’étape du montage. Monter un film demande alors une grande concentration pour se réapproprier un nombre important d’heures de rushes.

Malheureusement aujourd’hui de trop nombreux producteurs de documentaires invoquent fréquemment des raisons d’ordre économique, pour réduire l’équipe de montage au seul chef monteur. Nous avons non seulement la responsabilité de l’organisation technique et logistique de la salle de montage mais nous devons également effectuer les tâches de l’assistant, du stagiaire et celles du chef monteur ! Cette surcharge de travail, préjudiciable au film lui-même, casse également la chaîne de transmission des savoirs. Ainsi, quelle que soit la formation initiale suivie, l’apprentissage du montage devient de plus en plus difficile car l’étape décisive de l’apprentissage en situation, qui donnait aux futurs monteurs les repères d’une culture de métier, est en train de disparaître.

Le montage est la phase où l’éthique, le sens et la personnalité du film peuvent être remise en cause. C’est sans doute un des motifs de la tentative de sa mise en pièces, par le morcellement et la séparation des tâches opérées dans la chaîne de post-production. Le fait que le montage son soit une spécialisation dans la filière montage ne peut justifier l’abus de langage où l’on voit fleurir sur les génériques « monteur image ». Cette séparation qui s’exerce de plus en plus entre le montage image et son, prive le réalisateur d’un collaborateur privilégié, garant de la bonne fin du film et surtout de son sens.

C’est l’une des raisons qui nous ont poussé à créer l’association des « monteurs associés », au sein de laquelle nous tentons de créer des liens, d’échanger nos expériences et nos pratiques de montage, à un moment où ce métier est très fortement remis en question.

La salle de montage est un lieu de résistance du film face aux différentes pressions, d’ordre économique ou idéologique, que le formatage tente d’imposer et qui risquent de faire perdre au film son sens et sa cohérence. Si les monteurs de demain ne savent pas qu’on peut et qu’on doit discuter avec le réalisateur, que c’est de ces tensions, de ces dialogues que naît le film, ils se privent d’un aspect essentiel du métier. Savoir dire non, avoir des exigences font partie du travail de montage. C’est le dialogue, la confrontation, l’erreur qui permettront au film de trouver sa voie, son mouvement. On apprend cela d’abord en l’expérimentant.


(Témoignage publié dans l'édition 2005 du Guide des Formations)

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